Cinq ans après juillet 2021 : ce que les inondations nous ont appris sur nous-mêmes
Cinq ans après les inondations, notre commune et l'ensemble de la vallée de la Vesdre sont engagés dans un chantier que l'on ne voit pas toujours depuis la route, mais qui conditionne l'avenir de tous.
Juillet 2021. En quelques heures, la Vesdre a redessiné le visage de Trooz. Cinq ans ont passé. Certaines plaies cicatrisent. D'autres restent à vif. Et surtout, une question fondamentale s'est imposée, pas seulement aux ingénieurs et aux urbanistes, mais à chaque habitant : peut-on continuer à vivre au même endroit, de la même manière ?
La réponse est non, mais ce n’est pas si simple.
Bassin versant, vallée : deux mots pour une même réalité
Avant toute chose, il faut parler de géographie. Parce que comprendre ce qui s'est passé en juillet 2021 et ce qu'il faut faire pour éviter que cela recommence, commence par comprendre comment l'eau circule sur le territoire.
| La vallée, c'est ce que vous voyez : le creux entre les collines, le fond où coule la rivière, les rues, les maisons, les berges. Le bassin versant, c'est bien plus grand : c'est l'ensemble du territoire d'où vient l'eau avant d'arriver dans cette vallée. Tout ce qui tombe comme pluie sur les hauteurs, les plateaux, les forêts, les champs finit par ruisseler vers le bas, vers la rivière. Le bassin versant de la Vesdre touche 25 communes, des Hautes-Fagnes jusqu'à Chênée. |
La différence entre les deux, c'est celle entre un robinet et tout le réseau de tuyaux qui l'alimente. On peut agir sur le robinet, c'est-à-dire dans la vallée. Mais si l'on ne s'occupe pas des tuyaux, c'est-à-dire des plateaux et des versants, la pression restera trop forte.
« Sur les plateaux qui dominent la vallée, chaque nouvelle parcelle urbanisée est susceptible d'aggraver la situation lors des débordements de la Vesdre. Chacun doit faire sa part, dans la vallée, mais aussi sur les plateaux. »[1] — Jacques Teller, professeur d'urbanisme à l'ULiège, co-auteur du Schéma stratégique du bassin versant
Ce lien entre l'amont et l'aval, entre les hauteurs et le fond de vallée, est au cœur de tout ce qui s'est pensé et s'est construit depuis cinq ans. Ignorer l'un, c'est condamner l'autre.
Ce que juillet 2021 a révélé
Les inondations ont mis en lumière une vérité : notre manière d'occuper le territoire avait atteint ses limites.
La Vesdre, comme beaucoup de rivières urbaines, a été, au fil des décennies, canalisée, contrainte, enserrée entre des berges bétonnées et des bâtiments construits jusqu'au bord de l'eau.
Les chercheurs de l'ULiège sont formels : « le changement climatique va rendre ce type d'événement beaucoup plus fréquent. Un épisode comme celui de juillet 2021, autrefois qualifié de catastrophe millénaire, pourrait désormais survenir tous les vingt ans. Les données de modélisation sont sans appel : les zones urbanisées génèrent deux fois plus de ruissellement que les prairies permanentes lors d'événements de cette intensité. »[2]
Autrement dit, plus on imperméabilise les sols, plus on aggrave les crues. Et plus on contraint une rivière dans un lit trop étroit, plus on risque de déplacer le problème ailleurs.
Ce qui se passe en haut a des conséquences en bas
C'est ici que la logique change. Pendant des décennies, chaque commune a géré son bout de rivière, ses berges, ses permis de construire, sans se préoccuper vraiment de ce que faisait le voisin d'amont. Cette époque est révolue.
Dans les Hautes-Fagnes, la priorité est à la rediversification forestière. Les monocultures d'épicéas ont drastiquement appauvri et acidifié les sols, réduisant leur capacité d'absorption. La réimplantation de feuillus, la création de mares et de petites retenues d'eau, autant d'actions qui, cumulées, feront la différence.
Certaines communes des plateaux ont freiné l'urbanisation et lancé des politiques d'aménagement des espaces verts et agricoles. La Région wallonne elle-même a intégré le risque d'inondation dans les critères d'octroi des permis d'urbanisme.
Chaque affluent compte. Chaque versant compte. Chaque plateau compte.
Il faut penser à la fois vertical (du plateau à la rivière) et horizontal (de commune en commune, d'amont en aval). Ce n'est plus une commune qui résout son problème dans son coin. C'est un territoire entier qui apprend à fonctionner ensemble.
Faire place à l'eau : mais qu'est-ce que ça veut dire ?
C'est l'expression que l'on entend partout depuis cinq ans. « Faire place à l'eau. » « Laisser respirer la rivière. » « Redonner de l'espace aux cours d'eau. » Mais, qu'est-ce que ça signifie ? Et pourquoi est-ce nécessaire ?
| "Faire place à l'eau", c'est reconnaître que certaines zones historiquement construites en bordure de rivière ne peuvent plus être habitées de la même façon. C'est créer des espaces où l'eau peut se répandre sans faire de dégâts : des zones d'immersion temporaire[3], des prairies inondables. C'est élargir le lit des cours d'eau là où ils ont été trop contraints. C'est, en un mot, rendre à la rivière la place qu'on lui avait prise. |
Notre commune a acquis des habitations dans l'objectif de les démolir. Non pas pour reconstruire à leur place, mais pour libérer de l'espace, laisser le sol redevenir perméable, permettre à la Vesdre de s'étaler en cas de crue sans emporter des vies et des biens.
Le site de la Fenderie est totalement représentatif de cette logique. Les études menées par le gouvernement wallon et l'ULiège ont conclu qu'il était impossible de maintenir des logements à cet endroit.
Les propositions d'aménagement visent à élargir le lit de la Vesdre, à renaturer les berges, à densifier l'habitat en retrait de la rivière et à créer des ZIT qui permettront à la fois de temporiser les eaux et d'améliorer la qualité de vie des riverains.
Ce processus de « désurbanisation » est encadré. La commune identifie les biens à acquérir sur la base des études existantes (PDDQ, Schéma Vesdre, appui urbanistique[4]). Un agent communal visite chaque bien avec un représentant du Comité d'acquisition de la Région wallonne. Un prix est fixé, une offre est faite, le propriétaire accepte ou non. Les biens rachetés vont être ensuite démolis, et les terrains aménagés pour devenir des zones naturelles, des espaces de biodiversité ou des lieux de promenade pour les riverains.
Des solutions moins visibles, mais plus durables
C'est peut-être le point le plus difficile à faire comprendre. Une belle digue neuve, un mur anti-crues tout en béton, un chantier spectaculaire avec des grues et des engins : voilà ce que les citoyens souhaitent voir et ce qui rassure.
Mais les experts sont unanimes : les solutions les plus efficaces sur le long terme sont souvent les moins spectaculaires. Une haie bien implantée. Un terrain rendu perméable. Un immeuble déconstruit pour laisser de l'espace à la rivière.
À Trooz : des études en cours, sur les bassins du Sainry et du Bois Lemoine
À l'échelle de la commune de Trooz, les réflexions portent notamment sur les bassins versants du Sainry et du Bois Lemoine, ces petits affluents qui, lors de l'épisode de juillet 2021, ont contribué au ruissellement catastrophique. Comprendre comment l'eau arrive dans la vallée depuis ces hauteurs, c'est comprendre comment agir en amont pour atténuer les crues en aval.
Pour le centre de Trooz, les propositions d'aménagement visent à élargir le lit mineur de la Vesdre, à renaturer les berges, à densifier l'habitat en retrait de la rivière et à créer des zones paysagères qui permettront à la fois de temporiser les eaux et d'améliorer la qualité de vie des riverains.
Une vision à long terme
La reconstruction résiliente de la vallée de la Vesdre n'est pas un chantier de deux ans. C'est un projet de génération. Les acquisitions foncières, les déconstructions, les réaménagements : tout cela prend du temps.
La Task Force Vesdre, mobilisée par l'ULiège dès les premières semaines après la catastrophe, a réuni des climatologues, des hydrauliciens, des urbanistes, des biologistes, des architectes et des politologues. Ce travail pluridisciplinaire, c'est-à-dire mobilisant plusieurs disciplines et pluri-territorial, c'est-à-dire dépassant les frontières communales, est la seule façon de trouver des solutions durables.
Le Schéma de Développement Communal
Il faut repenser l'occupation du territoire et cela ne peut pas se faire au coup par coup. En réponse à cela, le Conseil communal de Trooz a décidé de se doter d'un outil : le Schéma de Développement Communal (SDC).
Le SDC, c’est quoi ?
| Le Schéma de Développement Communal est le document de référence qui définit la vision à long terme d'une commune pour son territoire : où l'on construit et où l'on ne construit plus, comment on gère les espaces naturels, comment on intègre les risques d'inondation dans les choix d'aménagement. C'est, en somme, la feuille de route qui traduit en actes concrets l'ambition de reconstruire autrement. |
Et ce SDC ne sera pas conçu seul. Une participation citoyenne (dont la participation de la CCATM) est prévue, en collaboration avec la commune et l'auteur de projet mandaté. Les citoyens auront leur mot à dire sur la manière dont leur territoire se transforme.
Et maintenant ?
Nos citoyens et ceux de toute la vallée ont le droit de se demander : qu'est-ce qui change ? Qu'est-ce qu'on fait, là, maintenant, pour que ça n'arrive plus ?
La réponse honnête est celle-ci : Le changement climatique est là. Les pluies extrêmes seront plus fréquentes. Mais on peut réduire considérablement les dégâts.
Pour cela, il faut accepter que certains endroits ne peuvent plus être habités comme avant. Il faut que chaque commune, sur le plateau comme dans la vallée, fasse sa part. Il faut que les décisions d'urbanisme intègrent le risque d'inondation, systématiquement, partout. Il faut des haies sur les hauteurs de Herve autant que des berges renaturées au bord de la Vesdre.
Ce n'est pas un seul grand chantier. C'est l'accumulation de milliers de petites décisions, de dizaines de chantiers moins visibles qu'un mur bétonné, de dizaines d'acteurs qui travaillent ensemble : agriculteurs, forestiers, communes, citoyens, scientifiques, élus régionaux.
Cinq ans après juillet 2021, le territoire de Trooz et de la vallée de la Vesdre est engagé dans cette voie. Le chemin est long. Il est exigeant. Mais il est le seul qui permette de dire, dans vingt ans, que nous avons appris. Que nous avons reconstruit autrement. Que nous avons, enfin, fait place à l'eau.
Le 30 mai 2026 : une réalité qui confirme l'ampleur du défi
Les événements du 30 mai 2026 ne contredisent pas ce qui précède, ils le confirment. Les travaux ne peuvent pas encore, à ce stade, neutraliser totalement les effets d'épisodes météorologiques extrêmes. La stratégie est en marche, mais ses effets se construisent dans le temps : certaines mesures agissent vite, d'autres transforment le territoire sur plusieurs décennies.
Ces événements ont aussi rappelé une vérité souvent sous-estimée : l'entretien régulier des cours d'eau, fossés, avaloirs et ouvrages hydrauliques est aussi crucial que les grands chantiers. La commune y était préparée. Et pourtant.
Parce que la lutte contre les inondations ne repose pas uniquement sur les pouvoirs publics. Elle implique aussi les gestionnaires de voiries, les services régionaux, les agriculteurs et chaque propriétaire privé. Chaque surface imperméabilisée en plus, chaque fossé mal entretenu, chaque obstacle à l'écoulement peut faire la différence lors d'un épisode intense. C'est une responsabilité collective, au sens le plus concret du terme.
| A Trooz : Un hydrologue spécialisé a été mandaté pour analyser les phénomènes de ruissellement propres au territoire communal. Des études spécifiques sont en cours sur les bassins du Sainry et du Bois Lemoine. Elles permettront d'identifier des aménagements ciblés : zones d’immersion temporaires, ralentissement des écoulements, reconstitution de zones d'infiltration naturelle. Ces solutions sont souvent complexes, coûteuses (plusieurs centaines de milliers à plusieurs millions d'euros) et nécessitent des procédures longues. La commune recherche activement des financements régionaux pour les rendre possibles. |
La transparence s'impose : il n'existe pas de solution simple ni rapide. Mais ne rien faire coûterait bien davantage humainement et matériellement.
À celles et ceux qui ont encore été touchés le 30 mai dernier, nous voulons dire que leur situation n'est ni ignorée ni minimisée. La reconstruction de la vallée est un travail de longue haleine. Nous poursuivrons ce combat avec détermination afin que notre territoire soit, année après année, mieux préparé face aux événements climatiques qui s'annoncent.
Sources : Schéma stratégique multidisciplinaire du bassin versant de la Vesdre (Studio Paola Viganò / ULiège / SPW, 2023) — Modélisation MODREC (ULiège HECE & Gembloux Agro-Bio Tech / SPW) — Programmes PDDQ commune de Trooz — « Méandres et remises à flot », Inondations, cinq ans plus tard. Méandres et remises à flot », article de Philippe Lecrenier dans Le Quinzième Jour, mai 2026, Université de Liège : www.lqj.uliege.be/inondations-5ans-
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[1] Source : Inondations, cinq ans plus tard. Méandres et remises à flot », article de Philippe Lecrenier dans Le Quinzième Jour, mai 2026, Université de Liège.
[2] Source : Inondations, cinq ans plus tard. Méandres et remises à flot », article de Philippe Lecrenier dans Le Quinzième Jour, mai 2026, Université de Liège.
[3] Zone d’immersion temporaire (ZIT) : Une zone d'immersion temporaire est un espace naturel ou aménagé (souvent une prairie ou une dépression) où les eaux de crue et de ruissellement sont stockées momentanément.
[4] PPDQ : des programmes de (re)développement durable de quartiers (PDDQ) dédiés aux communes les plus sinistrées à la suite des inondations de juillet 2021
Schéma Vesdre : Le Schéma Vesdre propose une vision territoriale commune à l'ensemble du bassin versant de la Vesdre (25 communes concernées) dans l'optique d'orienter la reconstruction résiliente et cohérente de la région.
Appui urbanistique : es communes sinistrées de catégorie 1 et 2 ont pu bénéficier d'une mise à disposition d'équipes multidisciplinaires compétentes dans les domaines de l'architecture, de l'aménagement du territoire, de l'urbanisme et de l'hydrologie. Au total, 31 communes (dont notre commune) ont bénéficié de cet appui urbanistique.